journalisme de données

ob_57bf6a_20181004-144035Depuis la fin des années 2000, des journalistes et des organisations de presse se sont mis à produire l’information en collectant et en traitant des « données ». Leur démarche s’appuie sur une double dynamique. D’une part, l’accroissement du volume de données produites par les institutions, et leur mise à disposition à travers le mouvement international en faveur de l’ouverture des données publiques (open data). D’autre part, le développement considérable des possibilités informatiques de collecte, de traitement et de visualisation de ces données. Si bien qu’aux sujets d’actualité que les journalistes traitent depuis longtemps à partir de chiffres ou de données – le chômage, le crime, l’opinion – se sont ajoutés bien d’autres sujets pour lesquels des données sont désormais accessibles – tels que la qualité de l’air dans les villes, l’activité des parlementaires ou l’évasion fiscale.

En modifiant ainsi la façon dont l’information est produite, ces « journalistes-programmeurs » ou « journalistes de données » veulent faire un autre journalisme. Ils prétendent revenir aux faits eux-mêmes, prenant plus nettement leurs distances avec les stratégies de leurs sources, afin de regagner la confiance du public. Ils s’inscrivent ainsi dans la lignée de plusieurs acteurs du monde de la presse qui, depuis la fin des années 1960, ont vu dans les procédés informatiques de calcul et de quantification un moyen de renforcer l’autonomie de leur profession.

Mais en produisant l’information à partir de données et de calculs, les organisations de presse sont contraintes de déléguer une partie de la production de l’information à des acteurs extérieurs au monde du journalisme. La liste s’allonge ainsi des acteurs humains et non humains qui participent à la production de l’information : des fournisseurs de données (administrations, associations, entreprises, etc.), des infrastructures (bases de données, logiciels, algorithmes, etc.), des concepteurs de calculs (statisticiens, programmeurs, etc.) et d’applications (développeurs, designers, etc.). Si bien qu’au lieu de renforcer l’autonomie des journalistes, le recours aux procédés de calcul et de quantification peut au contraire l’affaiblir, en renforçant l’alignement des organisations de presse sur des pouvoirs publics, en affaiblissant leur compréhension des problèmes sociaux, ou en réduisant la capacité des journalistes à maîtriser le processus de production de l’information.

Nous avons donc mené l’enquête, aux États-Unis et en France, afin d’identifier de quelle façon les journalistes des deux pays élaborent progressivement une morale professionnelle ajustée à cette nouvelle division du travail. En interrogeant une variété d’acteurs à Chicago, San Francisco et Paris depuis 2010 (journalistes, dirigeants de médias, entrepreneurs, programmeurs, développeurs web, activistes, enseignants en journalisme, etc.), en collectant des matériaux historiques, et en mettant au point une méthode quantitative d’analyse des traces en ligne, nous avons identifié ce que nous appelons des « politiques de quantification ». Autrement dit, nous avons reconstitué des ensemble de règles, qui précisent à quelles conditions certains les informatisés de quantification sont susceptibles, selon les acteurs, d’accroître l’autonomie des journalistes en produisant des contenus éditoriaux suffisamment solides, intéressants, utiles et responsables. Ces conditions ne sont jamais seulement technologiques. Elles concernent l’organisation du travail de l’information, les normes professionnelles, les modalités de l’importation de savoirs et de techniques de quantification liées à des disciplines scientifiques (statistiques, informatiques, sciences sociales, gestion).

Pour aller plus loin :

  • S.Parasie, E.Dagiral (2013), « Data-driven journalism and the public good: Computer-assisted reporters and programmer-journalists in Chicago », New media and society, 15(6) : 853-871. Article sur Sage / version pre-print.
  • S.Parasie, E.Dagiral (2013), « Des journalistes enfin libérés de leurs sources ? Promesse et réalité du « journalisme de données » », Sur le journalisme/Sobre journalismo/About journalism, vol.2, n°1, p.52-63. Pdf.